VERS UNE CONNAISSANCE GLOBALE ?

 

Les "bibliothèques étudiantes" en ligne

Il n'est sans doute pas, ou plus, nécessaire de présenter ses auxiliaires de l'étudiant à la pointe de la technologie. En effet, l'internet est avant tout une énorme capacité de stockage, adressée à un public a priori infini alors que l'informatique se démocratise graduellement d'une part, par la baisse réelle du coût de l'équipement informatique et d'autre part, grâce à l'ergonomie toujours accrue de programmes qui ne sont plus réservés à une caste d'initiés.

Les partisans d'un éveil au savoir et d'un partage de la connaissance trouvent ici un espace de choix pour mettre en place des sites qui n'ont d'autre ambition que de devenir les intercesseurs entre les étudiants. L'idée de cette base de travaux commune repose sur un principe simple et efficace : mettre à contribution les bonnes volontés afin de mettre en ligne, et à la dispositon de tout le monde, leurs travaux. Or le procédé fonctionne, une réelle émulation se crée alors. La preuve en est que le modèle, promu par bibelec.com, a essaimé pour bientôt se concrétiser dans les deux autes sites oboulo.com et netfiches.com. Ces services sont eux aussi redevables aux bonnes volontés qui leur fournissent les "oeuvres". A tel point d'ailleurs, que ces sites peuvent afficher chacun près de 600 travaux distincts.

bibelec.com / oboulo.com / netfiches.com

Cette initiative, il faut le signaler, est pionnière. En effet, tous les sites universitaires dont les sites arborent fièrement la mention "Cours" sont le plus souvent une bien triste et amère désillusion. Puisque derrière cette mention trompeuse, l'internaute découvre généralement le descriptif et les horaires des différents cours dispensés sur place.

Ainsi, cette aventure est intéressante au plus haut point. Tout d'abord, parce qu'elle réaffirme implicitement l'immensité du web, des ressources qu'il contient et donc de la nécessité d'un "tri" critique qui réunisse toutes les informations crédibles et utiles. Ensuite, cette idéologie de la "bibliothèque virtuelle" n'est autre qu'une initiative officieuse, dont aucun équivalent académique n'a encore vu le jour. Certainement pour de sombres histoires de "droits d'auteur" et de "propriété intellectuelle". Enfin, cette initiative méritante a été comblé de succès. Il suffit de contrôler régulièrement le compteur de passages, sur le site oboulo.com, pour s'en persuader définitivement. On peut d'ailleurs établir un lien alors avec l'idée de l'internet comme vecteur de la socialisation, l'idée même de ce nouveau couple issu du progrès technologique, L'internet et l'individu.

 

L'exemple ambivalent de alafac.com

Le dernier né des sites étudiants se situant dans cette veine, alafac.com, est assez intéressant. Il semble constituer à lui tout seul une remise en cause du genre dont il est issu. En premier lieu, là où un site comme bibelec.com veut se présenter comme une « bibliothèque en ligne », réunissant de nombreux documents et travaux étudiants, alafac.com joue la carte de l’utilitarisme contre l’intellectualisme. Le slogan publicitaire se veut résolument explicite : « un T.D. à rendre pour demain ? Plus besoin de taxer Albert ! Ses docs sont en ligne sur alafac ! ».

Autre changement notable, le service de alafac n’est pas libre d’accès ; il passe par un enregistrement préalable qui donne droit par la suite à l’accès aux documents en ligne. Le service donc n’est plus libre comme chez ses devanciers. En outre, alafac propose cinquante francs par document envoyés à son service. Alafac pense certainement pouvoir capter ainsi et monopoliser l’ensemble des travaux étudiants édités sous un format informatique. Le raisonnement se comprend ainsi : si un service propose de rémunérer les sources qui l’approvisionnent, il peut compter les fidéliser et attirer fréquemment leurs travaux. Dans une pure perspective utilitariste, il n’est absolument pas exclu de penser que des étudiants internautes - soit 41 % de la population étudiante - penseront d’abord et uniquement à envoyer leur travaux contre rémunération à alafac.com. Dans cette perspective, la démarche devient strictement économique puisqu’on peut lui dénier toute gratuité. Il ne s’agit plus de publier ses documents dans l’espoir de créer une émulation, et d’être alors imité ; mais bien d’échanger un travail contre un salaire.

Il me semble que ce genre d’initiative mercantile est dommageable à ce type de projet ; en effet, l’entraide et le partage des connaissances ou de la réflexion pouvaient être un ciment communautaire. Ramener ce projet à un simple service économique rentable est assez attristant. Je m’empresse d’ajouter que ce genre de services sont abondamment utilisés par les élèves de Sciences-Po. Il est donc assez logique de constater qu’ils sont les plus importants fournisseurs de documents en ligne. J’en veux pour preuve le découpage par matières opérer sur les différents sites ; la proximité entre autant des documents en économie, en géopolitique ou relations internationales, ou encore en histoire n’est pas purement hasardeuse. Leur proposer ainsi une rémunération pour une action qu'il effectuait gratuitement auparavant met en péril les initiatives pionnières d'un bibelec.

Le savoir, "pouvoir en soi", véhiculé par l'internet

Quoi qu'on puisse penser de ces deux exemples, qui me semblent contradictoires sur plusieurs plans, un fait majeur s'affirme à travers eux. Ou plutôt, ces deux exemples illustrent le flux vital actuel qui traverse nos sociétés contemporaines : l'information. Déja, Alvin Toffler (in Les nouveaux pouvoirs, Fayard, 1991) le pressentait; l'information devait prendre une place prépondérante à notre époque comme aliment de notre intelligence du monde et des choses. En cela, il avait raison, remettant ainsi à la mode la formule de Francis BACON, auteur célèbre de la Nouvelle Atlantide : "Le savoir est en soi pouvoir". Or, comme comme outil à vocation universelle, comme vecteur d'échanges potentiellement illimité, l'internet permet d'envisager une nouvelle place pour le savoir.

Depuis la Reproduction, de Bourdieu et Passeron, il n'est plus aussi douteux que par le passé de postuler le système éducatif comme auto-reproducteur et auto-reproduit. ce système sanctionne moins le "capital scolaire" que celui "non-scolaire", conditon du milieu social dans lequel on a été élevé. L'ambition de l'internet et de ses architectes pourrait dès lors être la promotion d'une communauté virtuelle du savoir. Ceci pourrait recouvrir les formes les plus diverses de promotion du savoir, dont certaines ont déjà été expérimentées : universités ou campus virtuels, cours "live" en ligne ... L'internet, comme outil démocratisé, serait ainsi le fournisseur ( sous surveillance de professionnels de l'enseignement ou de la formation ) de tout ce capital "non-scolaire" qui reste l'unique apanage des classes sociales supérieures bien qu'il constitue la "norme inconsciente" qui préside à toute évaluation scolaire. Pour plus amples informations, il convient de faire un petit détour par le site Educanet, qui traite plus en profondeur des rapports entre l'éducation et l'internet.

Ainsi, la connaissance sous toute ses formes a beaucoup à gagner dans son passage internet. Bien que tous les flux de communication tendent à transiter par ce moyen - ou par des technologies proches, le savoir n'est sans doute pas le premier enjeu sur la liste dans les programmes politiques de ceux qui nous gouvernent. Toutefois, il me semble primordial de conserver à l'esprit qu'avec l'internet, nous disposons désormais d'un moyen unique de promotion de la connaissance. L'émancipation et la liberté emprunteront peut-être les voies impénétrables de l'internet.

 

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